Déjà vainqueur à quatre reprises du Tour de France, Tadej Pogacar pourrait entrer cet été dans le cercle très fermé des quintuples lauréats, tout en haut du palmarès de l’épreuve. Mais au-delà de cette perspective et des statistiques, c’est pour l’adrénaline de la compétition et l’ambiance de juillet que vibre le Slovène.
Par Quentin Finné
Le pouvoir des symboles est de synthétiser en une image, même fugace, toute la trame d’un récit, parfois d’une vie. Porteur du maillot arc-en-ciel de champion du monde pour la seconde année de rang, Tadej Pogacar semble dessiner sur l’horizon un trait d’union entre la terre et les plus hauts sommets. S’il peut entrer, le 26 juillet prochain, dans le club ultra sélect des quintuples vainqueurs du Tour de France aux côtés d’Anquetil, de Merckx, d’Hinault et d’Indurain, le Slovène aborde la perspective avec une forme de détachement face à la froideur d’un simple chiffre, comme s’il refusait de se laisser enfermer dans l’obsession d’un palmarès. « Je ne me réveille pas chaque matin en pensant aux statistiques », glisse-t-il ainsi.
Ce qui anime le leader de la formation UAE Team Emirates XRG, c’est l’envie de batailler chaque été sur la plus grande course du monde, afin d’y écrire, à chaque fois, une nouvelle histoire, et d’incarner une part d’un récit collectif. Car le Tour n’est pas un objectif parmi d’autres. « C’est le fil rouge de tous les étés de ma vie d’adulte », rigole-t-il. Lorsqu’il le rembobine, Tadej Pogacar ne met pas longtemps à trouver un titre aux chapitres de ses quatre précédentes victoires. 2020 fut l’irruption, presque irréelle, d’un « rêve d’enfant devenu réalité ». 2021, « l’apprentissage d’un rôle nouveau », celui du Maillot Jaune exposé aux regards et aux obligations. 2024, la reconquête au terme « d’un travail patient et exigeant ». 2025, enfin, « l’épreuve d’usure », celle qui étire les corps et les certitudes jusqu’à la troisième semaine. Quatre chapitres, quatre visages d’une même épopée.
« Quand on sent qu’on fait vibrer les gens au bord de la route, c’est un sentiment exceptionnel, vraiment ! »
Mais que griffonne « Pogi » sur le plafond de ses rêves lorsqu’il s’imagine le scénario de 2026 ? « Sur le Tour, on court pour faire partie de quelque chose d’exceptionnel, pose le champion du monde. Cela va bien au-delà de gagner ou de perdre. J’aime le tracé de cette 113e édition car il nous plongera dans la bataille dès la première étape avec cet exercice si particulier du contre-la-montre par équipes que nous n’avions plus connu depuis un moment sur cette épreuve. J’aime sa dimension collective et c’est pour tenter de parfaitement huiler les rouages de notre mécanique que nous nous sommes spécifiquement entraînés avec mes équipiers. On sera ensuite très vite dans les Pyrénées. La troisième semaine, avec ces deux arrivées si particulières à l’Alpe d’Huez, s’annonce déjà palpitante. L’ambiance et le public sont toujours exceptionnels dans cette ascension mythique… Il y a tous les ingrédients pour y vivre deux journées hors du commun. »
Si un cinquième succès final à 27 ans labelliserait la décennie en « ère Pogacar », l’appellation fait presque sourire le Slovène qui refuse d’incarner une domination solitaire dans un peloton d’une remarquable densité. « Ce dont je suis vraiment fier, c’est de courir à cette époque. Il y a tant de noms qui ont marqué notre sport ces dernières années. Et puis les courses sont tellement passionnantes ! En cyclisme, rien n’est jamais gagné d’avance. J’ai déjà été battu et je le serai encore. Jonas a, jusqu’ici, incarné mon principal rival sur le Tour, mais je suis convaincu que d’autres noms voudront me mettre la pression cet été et que nous découvrirons aussi des visages neufs. »
« En cyclisme, rien n’est jamais gagné d’avance. J’ai déjà été battu et je le serai encore »
Ce refus d’une forme de domination totale dit beaucoup de sa personnalité. Tadej Pogacar n’est pas qu’un vainqueur, c’est d’abord et avant tout un animateur. Un coureur qui attaque, qui tente, qui échoue parfois, mais qui contribue à rendre la course vivante. Et c’est peut-être là que se niche le véritable enjeu de sa carrière : non pas seulement accumuler les victoires, mais continuer à incarner cette énergie qui fait du cyclisme un spectacle.
« Quand on sent qu’on fait vibrer les gens au bord de la route, qu’ils vous encouragent pour essayer d’aller décrocher la victoire, c’est un sentiment exceptionnel, vraiment ! On est tellement proches des fans qu’on voit toute l’expression de leurs visages. Cela donne une énergie incroyable. C’est aussi pour continuer de vivre ces frissons que je m’entraîne aussi dur. J’ai encore et toujours le sentiment de m’améliorer d’année en année, même si ma marge de progression s’est sans doute amenuisée au fil des saisons. J’acquiers de l’expérience et je travaille dur sur de nombreux aspects. »
SES QUATRE SACRES DE JUILLET
LE PLUS INATTENDU
On connaissait déjà le phénomène de précocité, mais « Pogi » déjoue les pronostics qui promettaient à Primoz Roglic de devenir le premier vainqueur slovène du Tour. Le gamin de Komenda prend le pouvoir la veille de l’arrivée, en battant sèchement son aîné sur le chrono de La Planche des Belles Filles. Historique.
2021 : LE PLUS ABOUTI
C’est le même Tadej, mais en mieux. Le signal envoyé à ses rivaux est net dès le chrono de Laval, qu’il survole, avant d’enfiler le Maillot Jaune trois jours plus tard sur l’étape du Grand-Bornand. La concurrence est dépassée par les événements : Vingegaard termine 2e pour sa première participation, mais bien loin du Slovène.
2024 : LE PLUS ÉCLATANT
Pogacar se lance dans le défi de remporter le Tour dans la foulée de son Giro victorieux. Cet été-là, il reprend l’avantage sur son rival danois et se comporte en glouton, gagnant six étapes sur sa route. Vingegaard (2e) est relégué à plus de six minutes à Paris, Evenepoel (3e) termine son premier Tour à 9’18’’.
2025 : LE PLUS CALCULÉ
Le champion du monde brille encore : à Rouen, il signe sa 100e victoire pro. Moins vorace, il semble gérer après ses succès à Hautacam et sur le chrono de Peyragudes. En contrôle en troisième semaine, il paraphe toutefois son quatrième titre d’un show sur les pavés de Montmartre face à Wout Van Aert.

