Inédite sur le Tour de France, l’ascension, qui présente des caractéristiques propices à un renversement de situation, mène au plateau de Solaison. Un écrin de beauté, de calme et de volupté. Mais sur cette route, pas de place pour les cadeaux !
Par Jean-François Quénet
Tout débute dans la confusion, voire la trahison. C’est en tout cas la trace imprimée dans l’imaginaire des férus de tactique cycliste, qui ont découvert le plateau de Solaison en Haute-Savoie à l’occasion de l’arrivée finale du Critérium du Dauphiné 2017. Même si un peloton international s’y était déjà présenté pour la prise de pouvoir du Colombien Miguel Angel « Superman » Lopez en 2014 au Tour de l’Avenir, galop d’essai à la fois pour les coureurs et pour les parcours. Au départ de cette dernière étape, Richie Porte menait le classement général avec 1’02’’ d’avance sur Chris Froome et 1’15’’ sur Jakob Fuglsang. À l’arrivée, le Danois a battu l’Australien pour dix secondes avec l’aide indirecte du Britannique. Porte et Froome n’étaient plus coéquipiers comme entre 2012 et 2015 chez Sky, le Tasmanien étant passé chez BMC.
Neuf années plus tard, voilà comment le retraité des pelotons relate les faits : « Mon équipe n’était pas assez bonne ce jour-là, le seul en mesure de m’aider étant le jeune Kilian Frankiny. Mais on est passé d’une minute où il (Froome) était en train de me dire que je méritais de gagner le Dauphiné à la suivante où, de la main, il appelait Valverde et d’autres coureurs à se liguer contre moi ! Je n’aurais jamais fait ça à quelqu’un qui m’a aidé à gagner deux fois le Tour de France et que je considère comme un pote. J’aurais adoré gagner le Dauphiné qui, à ce stade de ma carrière, aurait été ma plus grande victoire. On est allé rouler ensemble la semaine suivante pour clarifier l’histoire mais je ne lui pardonnerai jamais. » L’histoire, version Froome, est qu’il jouait sa carte personnelle. « J’ai couru pour gagner le Dauphiné et rien d’autre, se défend-il. J’étais parti avec un ravitaillement léger et j’ai raté ma musette. Dans la dernière ascension, j’ai fait une fringale. Mais si j’étais arrivé au plateau de Solaison avec Fuglsang, et je n’étais normalement pas inférieur à lui en montée, j’aurais gagné ce Dauphiné. »
Dans des temps plus anciens, un triple vainqueur du Tour de France, à un mois d’en remporter un quatrième, aurait peut-être laissé un ami, et potentiel allié de circonstance en juillet, remporter une course par étapes de moindre importance. Mais avec Froome et le Team Sky a débuté une nouvelle ère de champions et de groupes sportifs qui ne partagent jamais le gâteau, même à titre préventif, Tadej Pogacar et UAE Emirates XRG en étant une incarnation plus récente.
« J’aurais adoré gagner le Dauphiné 2017 qui, à ce stade de ma carrière, aurait été ma plus grande victoire », Richie Porte
En ce dimanche 11 juin 2017 où son fauteuil de député de Haute-Savoie était remis au bon vouloir des électeurs, Martial Saddier voyait dans la dernière étape du Critérium du Dauphiné plus qu’un dérivatif ou un divertissement : c’était un grand pas en avant dans son entreprise de popularisation de sa région à travers les grandes compétitions cyclistes. Accompagné ce jour-là de Jean-François Pescheux, ancien directeur de course du Tour de France, il clamait son ardent désir d’attirer une arrivée d’étape de la plus grande épreuve mondiale au plateau de Solaison, où il réside à mi-temps. « Ça m’a pris quinze ans pour y parvenir », apprécie aujourd’hui celui qui, en 2021, est devenu président du conseil départemental de Haute-Savoie et se trouve, à ce titre, hôte des Championnats du monde 2027 regroupant toutes les disciplines du cyclisme (route, VTT, BMX, e-sport, etc.) à un an des prochains Jeux Olympiques.
Le plateau de Solaison, propice au ski de fond et à la raquette à neige en hiver, quand y règne un calme relaxant, offre une vue splendide, à 1 500 mètres d’altitude, entre la pointe d’Andey et les rochers de Leschaux. Il se situe dans le massif des Bornes et dépend de la commune de Brizon (parfois orthographiée Brison). On y accède par une route étroite susceptible d’étirer ce qu’il resterait du peloton après la difficulté précédente, le Mont Salève, escaladé exceptionnellement par son versant le plus raide (et le plus court, 4,2 km à 11,2 %). Il répond au joli nom de col de la Croisette mais a tout pour casser les cannes des cyclistes. L’escalade finale de cette quinzième étape, que connaissent bien les retraités Chris Froome, Richie Porte, « Superman » Lopez et Jakob Fuglsang, mais aussi les participants du Critérium du Dauphiné 2022 dont Jonas Vingegaard et Primoz Roglic, alors coéquipiers chez Jumbo-Visma et parvenus au plateau de Solaison main dans la main, affiche 11,3 km de longueur et une pente à 9,2 % de moyenne.
Et ce, au terme d’une étape de 183,9 kilomètres au dénivelé positif de 3 950 mètres en conclusion de la deuxième semaine de course et à la veille d’une journée de repos ! Le facétieux Slovène avait prophétisé il y a quatre ans, au soir de sa première victoire finale dans l’épreuve alpine, que le plateau de Solaison trouverait place, un jour, sur la carte de la Grande Boucle, « mais pas tout de suite, plutôt quand je serai à la retraite… », dit-il, eu égard à la rudesse de l’ascension. Il court toujours mais zappe le Tour 2026…
La beauté du décor compte dans la désignation des sites-étapes, le caractère inédit également.
La beauté du décor compte dans la désignation des sites-étapes, le caractère inédit également car si la légende du Tour de France se nourrit de grands classiques, il excite aussi ses officiants et son jeune public par le saut dans l’inconnu. Au vrai, l’épreuve a déjà emprunté une fois une partie de la montée au plateau de Solaison puisqu’elle ouvre également une voie vers le Mont-Saxonnex qui figurait au menu de la huitième étape du Tour 2021, jour d’accession en tête du classement général de Tadej Pogacar au Grand Bornand. Mathieu van der Poel était passé par là tout de jaune vêtu, en fin de règne, laissant la place aux purs grimpeurs.
Ce dimanche 19 juillet 2026 est également programmée la finale de la Coupe du monde de football au MetLife Stadium du côté de New York. Tout est réuni pour une journée qui restera gravée dans l’histoire du sport mondial.

