Nés au début du siècle, entre 2000 et 2003, Isaac Del Toro, Juan Ayuso, Oscar Onley et Florian Lipowitz sont en embuscade, prêts à supplanter les grands favoris.
Par Jean-François Quénet
ISAAC DEL TORO, EN SALE D'ATTENTE
Isaac Del Toro sait se mouvoir en leader de substitution.
Au journaliste qui lui demanda en Australie, en janvier 2024, trois jours après sa première victoire pro, pourquoi il avait quitté la maison familiale à quinze ans, rejoignant un sport-études à Mexico, Isaac Del Toro répliqua : « Pour finir dans cette salle à faire une interview avec vous. » C’était subtil de la part d’un garçon de vingt ans qui voyait sa carrière se développer bien au-delà du Tour Down Under, sur les montagnes des Grands Tours. Il sait relativiser ses exploits comme ses échecs. En perdant le maillot rose à la veille de l’arrivée l’an passé, il s’amusa à rappeler, malicieux : « Tous les chemins mènent à Rome. » Après une Vuelta poussive mais formatrice en 2024, un Giro flamboyant en 2025 (2e), le Tour de France 2026 s’inscrit dans son évolution vers un rôle majeur dans le cyclisme mondial. Mais dans l’immédiat, il s’avance en lieutenant de Tadej Pogacar, autrement dit avec le même statut qu’au départ du Giro auprès de Juan Ayuso l’an passé. Il sait donc déjà se mouvoir en leader de substitution si les circonstances l’imposent. Et son équipe UAE Team Emirates XRG a l’expérience de ne pas sacrifier son numéro deux sur l’autel du dévouement absolu. C’est ainsi qu’Adam Yates avait accompagné Pogacar sur le podium du Tour 2023 (3e). Deux coureurs de la même équipe dans le top 3 final, c’est assez courant depuis quinze ans : les frères Schleck en 2011, Bradley Wiggins et Chris Froome en 2012, Nairo Quintana et Alejandro Valverde en 2015, Geraint Thomas et Froome en 2018, Egan Bernal et Thomas en 2019.
JUAN AYUSO, DANS UN MONDE FRAGILE
Des ambitions énormes et sans limites pour Juan Ayuso.
« En ayant fini sur le podium d’un Grand Tour à 19 ans, je ne crois pas que les gens m’ont pris pour un fou à la pensée que je puisse en remporter un, un jour… » Juan Ayuso tente de la jouer modeste à l’énoncé de ses ambitions, qui sont en réalité énormes et sans limites. Troisième de la Vuelta 2022 à son premier essai sur trois semaines de course, plus gagneur et moins suiveur que son camarade de promotion Carlos Rodriguez, il apparaissait comme le successeur d’Alberto Contador, son idole de jeunesse. Trop impatient de se mesurer à la grandeur du Tour de France, le meilleur jeune de la Vuelta 2023 (4e) avait obtenu de son employeur d’alors, UAE Team Emirates, d’être inséré dans le dispositif autour de Tadej Pogacar en juillet 2024, mais il s’est condamné en oubliant de se sacrifier pour le maître dans l’ascension du Galibier (4e étape). 5e au général à mi-Tour, 9e au moment de son abandon, il a dû se concocter un programme différent du Slovène l’an passé puis se trouver une autre équipe, ce qui n’a pas été trop compliqué, vu son immense talent et la forte demande du marché pour un grimpeur-rouleur de son calibre. Élevé aux États-Unis puis éduqué dans une école internationale, l’Espagnol a le bagout d’une star mais chez Lidl-Trek comme auparavant, la liste de ses déboires s’allonge. Chutes à Paris-Nice puis à l’entraînement et infection virale en avril s’ajoutent à ses renoncements pour cause de Covid-19, tendinite, piqûre d’insecte, etc. On attend l’alignement des planètes…
OSCAR ONLEY, CHANGEMENT DE PROPRIÉTAIRE
« Ça m’agacait qu’on me souhaite de prendre du plaisir en course », Oscar Onley
Oscar Onley incarne la nouvelle ère de « footballisation » du sport cycliste. À la différence de Juan Ayuso, en rupture de ban chez UAE, il n’était pas particulièrement désireux de quitter, avant la fin de son contrat, l’équipe Picnic-PostNL qui l’avait amené à la quatrième place du Tour de France 2025, performance exceptionnelle pour une formation affaiblie par la retraite sportive de Romain Bardet. En manque d’argent, le petit poucet du WorldTour a dû se résoudre à vendre son joyau à NetCompany Ineos qui, à l’inverse, ne manque pas de ressources financières mais court à la recherche de sa gloire perdue (douze Grands Tours remportés en douze saisons mais pas un seul depuis le Giro 2021 d’Egan Bernal qui est aussi leur dernier vainqueur du Tour de France en 2019). L’Écossais, 23 ans, se projette en leader de l’écurie britannique vers le Grand Départ d’Édimbourg où il disputa sa première course dans l’Ingliston Park à l’âge de dix ans, sur un vélo orange de la marque Coyote. Mais ce sera pour 2027. Avant cela, le 113e Tour de France s’élance de Barcelone, comme son premier Grand Tour, la Vuelta 2023, où il avait remporté le contre-la-montre par équipes inaugural avant d’abandonner sur chute le lendemain. « Dans les catégories de jeunes, ça m’agaçait qu’on me souhaite de prendre du plaisir en course, relève-t-il. Maintenant que c’est mon métier, je comprends l’importance et la signification de ces propos. »
FLORIAN LIPOWITZ, LA RENAISSANCE ALLEMANDE
« Je n’aurais jamais pensé être là-haut au classement avant mon premier Tour » Florian Lipowitz
Avant l’engagement de Remco Evenepoel, ancien footballeur, il fallait avoir chaussé les skis en compétition de haut niveau pour obtenir le capitanat de l’équipe Red Bull-Bora-Hansgrohe, et avant le départ du Tour 2025, des médias allemands réclamaient à sa direction qu’elle désigne comme leader Florian Lipowitz, ancien biathlète, à la place de Primoz Roglic. « Je n’aurais jamais pensé que je pourrais être là-haut au classement avant de prendre le départ de mon premier Tour de France », s’émerveilla l’Allemand, troisième derrière les intouchables Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard, et maillot blanc de meilleur jeune à sa dernière année parmi les moins de 26 ans. La performance est exceptionnelle pour un athlète dans sa sixième saison de cyclisme seulement. Il y avait des signes avant-coureurs de ses capacités dans les courses par étapes : 7e de la Vuelta 2024, 2e de Paris-Nice et 3e du Critérium du Dauphiné en 2025. Le dernier Allemand sur le podium du Tour de France était Andreas Kloden en 2006 et deux de ses compatriotes avaient terminé meilleur jeune avant lui, Dietrich Thurau en 1977 et Jan Ullrich de 1996 à 1998. Il se trouve que la culture cycliste du pays le plus peuplé d’Europe de l’Ouest est surtout axée sur le classement général, malgré les victoires d’étape à répétition de Marcel Kittel, André Greipel et Erik Zabel. Avec « Lipo », il peut refaire ses choux gras.

