Montagne, chrono, pavés… Paul Seixas a tout apprivoisé dès l’âge de quinze ans ! Plongée dans l’itinéraire d’un enfant surdoué, prêt à prendre la roue de Tadej Pogacar. Dès que possible.
Par Jean-François Quénet
Dix-neuf ans qu’un Français n’avait pas remporté de course par étapes du WorldTour ! En dominant le Tour du Pays basque en avril, Paul Seixas a comblé un vide qui grandissait depuis le Critérium du Dauphiné 2007 remporté par Christophe Moreau. La statistique claque au vent, au risque de se méprendre car des Tricolores ont gagné dans cet intervalle des épreuves au prestige et au niveau de participation supérieurs : Milan-San Remo (Arnaud Démare, Julian Alaphilippe), le Tour de Lombardie (Thibaut Pinot), le Championnat du monde (Alaphilippe encore), des étapes reines des Grands Tours… mais il a longtemps été reproché au cyclisme français, à ses dirigeants et à son environnement, de mettre la charrue avant les bœufs dans la quête du successeur de Bernard Hinault, dernier de ses vainqueurs du Tour de France, il y a plus de quarante ans maintenant (1985). Romain Bardet, Thibaut Pinot et Jean-Christophe Péraud sont montés sur le podium mais pas sur la plus haute marche, entretenant la légende nationale des perdants magnifiques. Plus jeune vainqueur d’une course par étapes du WorldTour, à 19 ans et six mois (à comparer avec les 20 ans et cinq mois de Remco Evenepoel au Tour de Pologne 2020 et les 20 ans et six mois de Tadej Pogacar au Tour de Californie 2019), Seixas est un phénomène de précocité depuis la catégorie cadets (15-16 ans dans l’année). Étant né le 24 septembre 2006, il n’avait que quatorze ans quand il décrocha la médaille d’argent au Championnat de France de cyclo-cross le 21 février 2021, seule course organisée cet hiver-là en raison des restrictions liées au Covid-19. Il a commencé le vélo à huit ans, mais le réclamait dès ses quatre ans, après avoir vu à la télévision, avec son grand-père, le Tour de France 2010 où bataillaient Alberto Contador et Andy Schleck. En mai 2021, il déclarait : « Je n’ai pas particulièrement de coureur préféré mais j’aime beaucoup ceux qui ont du panache et n’ont peur de rien, c’est le type de coureur que je veux incarner. » Prometteur !
« On ne s’étonnera pas de ses aptitudes malgré son gabarit si un jour il se lance, dans un deuxième temps, comme Tadej Pogacar, à la conquête de l’Enfer du Nord »
Fin juillet de cette même année, il devenait champion de France cadets sur route, sans complexe face aux coureurs plus âgés que lui d’un an voire plus. Deux semaines plus tard, flottant dans son maillot tricolore et déjà conscient du marquage que cette tunique allait induire, le fluet jeune homme se définissait « pur grimpeur » à Saint-Martin-de-Landelles, sous les yeux émerveillés du speaker Daniel Mangeas. Au début de la saison suivante, après avoir posé ses roues pour la première fois sur les pavés de Paris-Roubaix, lui, le pur grimpeur, a fait souffrir, sur le secteur cinq étoiles de Mons-en-Pévèle, les Belges, Néerlandais et Danois déjà rompus à cet exercice lors de la Pévèle Classics. On ne s’étonnera pas de ses aptitudes malgré son gabarit si un jour le Tour de France le mène dans ces parages, ou s’il se lance, dans un deuxième temps, comme Tadej Pogacar, à la conquête de l’Enfer du Nord.
« J’ai vu que j’arrivais un peu à faire mal aux autres, déclara Seixas à l’arrivée. Pour le sprint, je savais que je n’avais sans doute pas la meilleure pointe de vitesse mais troisième, je pense que je suis à ma place, c’est déjà bien. » Quatre ans plus tard, on se rend compte que sa lucidité annonçait le champion en devenir. Il était à bonne école, avec une mère professeure de français (Emmanuelle est son prénom et celui de son père est… Emmanuel). Au lycée, du côté de Villefranche-sur-Saône, il a laissé le souvenir d’un fort en maths, capable de solutionner rapidement tous les problèmes. Dès qu’il a donné la priorité à sa carrière cycliste, il s’est engagé dans un cursus d’anglais, sachant que cela allait devenir la langue de base dans les interviews d’après-course.
À l’Ardèche Classic, il est devenu « Paul-gacar » en s’imposant à la manière du Slovène au terme d’un raid solitaire de 41 kilomètres.
Aux Championnats du monde de Zurich, en 2024, il a sidéré la presse internationale par son aisance en anglais en conférence de presse après avoir remporté le… contre-la-montre individuel juniors, tout plat. Cette même année, l’aiglon en pleine croissance s’est aussi attribué la Classique des Alpes avec quatre minutes d’avance sur son dauphin, l’Espagnol Adria Pericas. Jamais avant Paul Seixas un Français n’était devenu champion du monde juniors (ce titre existe depuis 1994) dans une discipline, le contre-la-montre, qui passait pour une faiblesse nationale dans un cyclisme florissant par ailleurs. La véridique histoire impose de rappeler que les entraîneurs de la fédération ne voulaient pas l’aligner, lui préférant deux présumés spécialistes, mais il a insisté auprès d’eux, arguant de son titre de champion de France de contre-la-montre, obtenu quatre mois et demi plus tôt, à une date inhabituelle parce que la France allait être bien occupée en plein été avec les JO de Paris 2024.
Seixas a obtenu gain de cause pour disputer ce Mondial chronométré. En 2025, premier cycliste français de l’histoire à être passé directement des rangs juniors au WorldTour (comme Evenepoel six ans plus tôt), il aurait pu ouvrir son palmarès chez les professionnels dès la fin avril, mais il désobéit à ses directeurs sportifs de Decathlon-AG2R La Mondiale qui l’enjoignaient à gagner la dernière étape du Tour des Alpes à Lienz (Autriche). Échappé avec son coéquipier Nicolas Prodhomme, serviteur dévoué qui ne s’était encore jamais imposé chez les pros à 28 ans, l’adolescent décida de le récompenser, persuadé qu’il aurait lui-même tant d’autres occasions de franchir en premier une ligne d’arrivée.
Elle est venue en février 2026 au Tour d’Algarve, après un succès dans la catégorie Espoirs au Tour de l’Avenir sans être au meilleur de sa forme et une fin de première saison professionnelle tonitruante (3e du Championnat d’Europe derrière Pogacar et Evenepoel, 7e du Tour de Lombardie). À l’Ardèche Classic, il est devenu « Paul-gacar » en s’imposant à la manière du Slovène au terme d’un raid solitaire de 41 kilomètres. Une semaine plus tard, il a accompagné sur le podium des Strade Bianche le numéro un mondial qui a préféré se débarrasser de lui 78 km avant l’arrivée. Sentant peut-être poindre un danger pour sa suprématie…

