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Le Grand Départ sera l’occasion pour le Tour de France et Barcelone de se redécouvrir, en resserrant une relation marquée par une affinité culturelle historique.

Par Fran Reyes

Barcelone est puissante et sophistiquée. Dans son esprit résonnent la rumba entraînante de Peret et la sensibilité exquise de Joan Manuel Serrat ; sur sa peau, la chaleur profonde de Manel et le métissage vibrant de Morad. La Méditerranée qui la baigne est la meilleure représentation de son ouverture au monde. Le doigt de la statue du Génois Christophe Colomb symbolise parfaitement sa vision cosmopolite et avant-gardiste, tandis que la Sagrada Familia est l’incarnation même de sa grandeur éblouissante. Depuis le début de sa construction en 1882, le rêve d’Antoni Gaudi est devenu une œuvre maîtresse collective, passée entre les mains de sept architectes. En 2026, on célèbre le centenaire de la mort de l’idéologue de cet édifice majeur. Un anniversaire déterminant pour que la ville devienne capitale mondiale de l’architecture et pour que, en février dernier, soit achevée la plus haute des 18 tours dessinées par Gaudi. Avec ses 172,5 mètres de hauteur, elle devient l’église la plus haute du monde, tout en restant plus basse que la colline de Montjuïc, car l’architecte catalan ne concevait pas que le travail de l’homme puisse dépasser celui de Dieu.

La Sagrada Familia présidera la présentation des équipes le jeudi 2 juillet et saluera les coureurs deux jours plus tard lors du contre-la-montre par équipe inaugural, deux des moments forts de ce qui sera le premier Grand Départ barcelonais de l’histoire. La capitale méditerranéenne deviendra ainsi la 24e ville étrangère appelée à donner le coup d’envoi du Tour de France. Compte tenu de la proximité géographique et même culturelle entre la ville et la course, on peut se demander pourquoi ce moment a mis autant de temps à arriver. Le journaliste local Sergi Lopez-Egea, qui a couvert 27 éditions de la Grande Boucle, décrit de manière poétique cette attente mutuelle : « Barcelone et le Tour ont été deux amants qui se sont écrit des lettres pendant de nombreuses années jusqu’à se rendre compte, enfin, qu’ils devaient concrétiser cet amour qu’ils ressentent l’un pour l’autre. Ils ont failli le faire en 2014, mais cela n’a pas abouti. Il a fallu attendre 12 ans de plus pour que cela se produise. »

La première fois que Barcelone a accueilli le Tour de France, en 1957, elle a vu triompher Jacques Anquetil.

La première fois que Barcelone a accueilli le Tour de France, en 1957, elle a vu triompher l’élégant Jacques Anquetil. La deuxième, en 1965, c’est José Pérez Francés, né en Cantabrie et élevé dans le quartier barcelonais de Poble Sec, qui s’est imposé en passant devant chez lui lors d’une chevauchée triomphale au cours de laquelle il impressionna ses concitoyens par sa force et son allure. Ce jour-là, Pérez Francés (troisième du classement général final à Paris deux ans plus tôt) devint le troisième Catalan à remporter une étape de la Grande Boucle. Il avait été précédé par le pionnier Mariano Cañardo, vainqueur à Ax-les-Thermes (1937) en pleine guerre civile espagnole, et par Miguel Poblet, qui s’adjugea trois étapes à Dieppe, Paris (1955) et La Rochelle (1956). Suivront « l’archer » Juan Antonio Flecha, dominateur à Toulouse au terme d’une magistrale échappée (2003), et Joaquim « Purito » Rodriguez, étincelant dans les pentes de Mende (2010), de Huy et au Plateau de Beille (2015), qui monta également sur le podium final des Champs-Élysées (3e en 2013).

« Purito » comme Flecha couraient encore lors de la dernière visite du Tour de France à Barcelone en 2009. Pour le grimpeur de Parets del Vallès (Rodriguez), ce souvenir reste « douloureux », puisqu’il avait été écarté de la sélection par la formation alors nommée Caisse d’Épargne : « C’était dur de voir le peloton parcourir sans moi les rues de la ville, la côte de Gérone, l’approche des Pyrénées… au point que j’ai décidé de quitter l’équipe à ce moment-là. » Pour Flecha, le rouleur de Castelldefels, en revanche, ce fut une expérience douce, dossard dans le dos. « C’est curieux, car ce dont je me souviens le plus, c’est que Johan Cruyff est venu nous rendre visite dans le car de Rabobank. Par sa grandeur capable d’attirer n’importe qui dans le monde, le Tour de France m’a permis de rencontrer de près l’une des figures les plus importantes de l’histoire du sport. »

Néerlandais de naissance et Catalan d’adoption, Cruyff est l’une des incarnations de cette Barcelone capable d’assimiler et de sublimer le meilleur de ses influences extérieures. Il a marqué une époque comme joueur du FC Barcelone, puis comme entraîneur avec un style de jeu qui a posé les bases du football moderne, et qui attire des dizaines de milliers de supporters fascinés au Camp Nou. « Il y a une grande différence entre le spectacle sportif que représentent les matchs du Barça et de grands événements comme les Jeux Olympiques de 1992 : ils se déroulent dans des enceintes fermées, souligne Lopez-Egea. Le Tour de France, lui, va passer où les Barcelonais achètent leur pain, emmènent leurs enfants à l’école ou tombent amoureux. »


BARCELONE ET LA CULTURE CYCLISTE

« Cultura Ciclista » était le nom d’une maison d’édition pionnière consacrée au cyclisme. Aujourd’hui, ce vocable est devenu une sorte de slogan pour évoquer la place du vélo dans la ville. « Il existe une culture du vélo, mais pas du cyclisme », affirme « Purito » en référence aux pistes cyclables qui ont fleuri ces dernières années. « Contrairement à ce qui peut se passer au Pays basque, il y a une grande passion pour la pratique du vélo, mais moins pour le cyclisme de compétition en Catalogne, avec des exceptions comme la région de Berga ou la zone de Gérone, qui regorgent de professionnels. » Juan Antonio Flecha espère que le « festival du cyclisme » que représente le Tour stimulera la dimension sportive du vélo. Des cyclistes locaux comme Marc Soler ou Abel Balderstone sont aujourd’hui d’excellents exemples pour les plus jeunes. Et chez les femmes, Paula Blasi, coureuse talentueuse vainqueure de l’Amstel Gold Race et de la Vuelta Femenina au printemps, connaît une progression fulgurante.