Arrivée au sommet la plus emblématique de l’histoire du Tour de France, l’Alpe d’Huez s’offre à deux reprises cette année, par les fameux 21 virages en lacets puis via l’inédit col de Sarenne pour arbitrer la dernière bataille avant Paris. Comme si 74 ans après sa découverte et la première arrivée d’étape en altitude de l’histoire du Tour, la station de l’Oisans n’avait pas encore livré tous ses secrets.
Par Philippe Court
Le projet est longtemps resté confidentiel, ses détails savamment travaillés. On ne peut pas traiter l’Alpe d’Huez, ses plus de 70 ans d’une histoire intime nouée avec le Tour de France, dans le souvenir sépia d’un Fausto Coppi en défricheur aérien, autrement qu’avec les égards dévolus aux sites légendaires. La fréquence a beau être moins importante, le mythe perdure, diffusé en continu sur la roche de cet imperturbable sillon où se dessinent 21 virages éternels…
Pour balayer quatre ans d’absence sur le tracé de la Grande Boucle, il fallait aller plus loin qu’une simple visite. Renverser la montagne, la scruter sous tous ses aspects pour en détacher les parcelles ignorées, les chemins reclus, en faire jaillir des idées, ouvrir les yeux sur un terrain connu mais pas totalement exploré. « La force du Tour, c’est ça, insiste Christian Prudhomme comme un mantra. Mettre en valeur des montées qui ont fait l’histoire et aller chercher de nouvelles ascensions. » L’édition 2026 met en lumière cette promesse, sur deux jours… mais au même endroit !
Le dénominateur commun : l’Alpe d’Huez. Deux ébouriffantes étapes de montagne pour précéder l’arrivée sur les Champs-Élysées, une même ligne d’arrivée mais deux trajets bien distincts. « Comme nous l’a dit Christian Prudhomme, il y aura une étape du “bruit” dans la folie des 21 virages et une du “silence” avec ce col de Sarenne et sa partie sans spectateur », savoure Jean-Yves Noyrey, le maire de l’Alpe d’Huez. Une journée, côté sud, au départ de Gap, plus classique, promise à se jouer comme une « course de côte » au cœur d’une ferveur que l’on imagine sans égale. Le lendemain, face nord, depuis Le Bourg d’Oisans, le traditionnel et diabolique enchaînement col de la Croix de Fer – col du Galibier, plus de 47 kilomètres d’ascension cumulés, à plus de 2 000 mètres d’altitude avant, soudain, de basculer dans l’inédit.
Le projet est bien de grimper par ce que certains considéraient encore il y a peu comme un chemin d’alpage.
Pour le peloton, le col de Sarenne demeure en effet une inconnue, un repli abrupt du massif de l’Oisans, où son profil, rude, tranche avec sa beauté sauvage préservée. Le Tour ne l’avait exploré qu’en sens inverse, souvenez-vous, lors de cette folle journée de l’été 2013 où Christophe Riblon avait victorieusement sublimé la première double ascension de l’Alpe d’Huez sur une même étape. Un instant de grâce que la météo n’avait pas été loin de balayer : sous la pluie, la descente aurait pu proposer un exercice particulièrement délicat. Les nuages menaçants au départ de Gap semblaient même tout compromettre. « On a échangé avec la direction du Tour et je leur ai dit qu’il faisait beau chez nous, se remémore Jean-Yves Noyrey, maire de l’Alpe d’Huez depuis 2009. À peine j’avais raccroché qu’un énorme orage s’était déclenché, j’ai douté un instant mais dix minutes après, le soleil était de retour. »
Ce chapitre à part forge la genèse de l’histoire, les fondements d’une volonté des organisateurs d’aller plus loin. « En 2011, après le traditionnel banquet qui suit l’étape, Christian Prudhomme et Bernard Hinault m’ont embarqué dans la voiture rouge pour m’emmener à Sarenne, raconte le maire. Ils ont souri en me voyant avec de grands yeux, incrédules, et Hinault a dit : “Ça passe. Pour la centième, on va le faire !” »
Dix ans plus tard, l’imagination toujours au galop, le projet n’est plus de descendre par Sarenne mais bien de grimper par ce que certains considéraient encore il y a peu comme un impraticable chemin d’alpage, un axe de transhumance coupé du monde. Pour retrouver une trace de la montée de Sarenne par Mizoën, comme elle est promise cette année, une seule mention dans les archives : le Critérium du Dauphiné 2017 et un passage qui a laissé une empreinte fugace dans les mémoires. Entre une légende solidement contée et une autre qui reste à écrire, sans doute le symbole d’un évènement comme le Tour de France : profondément ancré et furieusement moderne. On pensait pourtant bien avoir tout vu sur l’Alpe d’Huez, deux étapes en deux jours déjà (!) en 1979, où les coureurs avaient dévalé, en convoi, les 21 virages avant que le départ ne soit réellement donné, un contre-la-montre resté unique en 2004 et la fameuse double ascension du centenaire. On a tellement vu les Néerlandais s’imposer là-haut, les Zoetemelk, Kuiper, Winnen, Rooks, Theunisse… huit fois en treize arrivées de 1976 à 1989, que cette montée est un sujet de dévotion aux Pays-Bas. Rêver devant la photo d’Hinault et LeMond main dans la main, avenue du Rif Nel, qui orne tous les livres d’histoire et puis, dans un passé récent, assister à l’avènement des Français Rolland, Riblon et Pinot, venus replanter le drapeau sur un territoire conquis.
« C’est surtout la plus grosse étape de montagne du Tour, avec 5 450 m de dénivelé » Christian Prudhomme
2026 marque ainsi un nouveau virage, comme le 22e, niché sur un versant opposé mais au service d’une même cause : sublimer les derniers instants de cette 113e édition. « C’est d’abord le choix des organisateurs qui souhaitaient faire plusieurs étapes à l’Alpe d’Huez et ça provoque un engouement fou, réagit encore Jean-Yves Noyrey. J’avoue que c’est un beau cadeau qu’ils nous ont fait là. » Un évènement précédé une semaine plus tôt par la cyclosportive L’Étape du Tour, comme si les regards devaient bien converger là, au pied du Pic Blanc. « C’est surtout la plus grosse étape de montagne du Tour, avec 5 450 m de dénivelé, et elle se présente, comme en 2015, mais dans des conditions encore plus rudes, c’est-à-dire à la veille de l’arrivée finale », glisse encore Christian Prudhomme pour achever les présentations. Redoutable. Excitant. Tant pis si, un temps évoquée, l’approche par Villard-Reculas attendra sagement dans les cartons qu’à son tour, résonne l’irrésistible appel de l’inédit.

